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Énième livre consacré à l’École nationale d’administration (ENA)1, ici, de la part d’un de ses anciens élèves, celui-ci ayant écrit cet essai dans l’année suivant sa sortie de l’école.
L’objet de cet écrit n’est pas de livrer un témoignage sur la scolarité à l’ENA, mais de dresser plusieurs pistes de réforme afin d’instituer cette école en un socle élitaire, patriotique et moral. Cette ambition (conservatrice), me semble intéressante en ce qu’elle témoigne du penchant français pour la formation initiale. L’ENA est en effet ici conçue quasi-uniquement de ce point de vue. Réussir à vingt ans, ou périr…
« L’ENA ne disparaîtra pas, car l’ENA a toujours existé (sic.), c’est-à-dire que le pouvoir en France a toujours généré un système de sélection, de formation et de canalisation de ses élites vers les postes du pouvoir, à travers une filière exclusivement dédiée à cet objet2. L’ENA n’est que la forme moderne donnée au moyen de sélection des élites publiques, qui est une part intégrante et permanente de tout système politique, et que l’on retrouve dans tous les États ou organisations similaires. »
L’ENA : Entre Ambivalence et Compromis
Pour l’auteur, l’ENA présente certaines caractéristiques d’un système élitaire, par le recrutement très sélectif et par les postes offerts. Mais, l’ENA n’a ni la prétention de recruter les meilleurs ni de former les meilleurs :
- Tout d’abord, l’ENA est d’abord un concours de sélection, plutôt qu’une école de formation ;
- Ensuite, il n’existe pas de corps interministériel élitaire et détaché du corporatisme3.
Cette conception médiocre de l’ENA tient selon lui au compromis de 1945 entre :
- Un système uniquement assis sur le concours interne (sans formation), tel que défendu par les syndicats (et le Parti communiste) ;
- Un recrutement post-bac avec une formation se substituant à l’École libre des sciences politiques (aujourd’hui Sciences Po) ;
- Une école de guerre des fonctionnaires les plus méritants (modèle issu des projets résistants).
« Le projet finalement adopté constitue un compromis entre les trois : une école supérieure d’application mais qui forme néanmoins aux emplois à pourvoir, par réaction au système précédent où la formation était inexistante4 ; un recrutement à parité par deux concours, un interne et un externe ; enfin un projet de formation humaine et morale. »
Cependant, pour l’auteur, ces trois éléments sont en difficulté :
- Le projet de formation est impossible du fait du classement de sortie, qui prive l’École de tout levier sur la formation : Comment former efficacement quelqu’un dont on ne sait rien de son futur emploi et de son affectation ?
- La présence d’élèves issus du concours interne prive l’école de son caractère émancipateur et instille du corporatisme parmi les élèves ;
- Enfin, le projet de formation humain et moral, cher notamment à Michel Debré, est totalement absent de la maquette pédagogique actuelle.
L’objet « ENA » n’est donc pas contesté par l’auteur. Il considère d’ailleurs les contempteurs de l’École comme :
- Soit anti-étatistes ou anti-élitistes,
- Soit purement cyniques (de mauvaise foi), dans une forme de commerce idéologique de la haine de soi, singulièrement entretenue par des anciens élèves.
La Nécessité de Refonder l’Enseignement d’un Point de Vue Opérationnel
Proposition n°1 : Développer un Enseignement Dédié à l’Influence Européenne
L’auteur tient l’Europe comme un élément déterminant du nouveau système politique, économique et institutionnel français. L’Europe constituant à la fois le quotidien des français, et une nouvelle forme de médiation au monde.

Cependant, l’auteur croit déceler en France une forme d’incompréhension vis-à-vis du phénomène européen.
« Partons d’un premier constat : la France a perdu le contrôle de l’Europe. (…) Ce sont les Britanniques qui sont les maîtres du jeu à Bruxelles (sic.)5. »
« Deuxième constat : une majeure partie de l’élite administrative ne considère pas cette perte de contrôle comme un échec, mais comme le signe heureux de l’européanisation de la France. »
L’auteur qualifie le comportement de nombreux hauts fonctionnaires français d’ : « eurôlatrie ». Or, le système libre-échangiste européen servirait les intérêts britanniques, au détriment des secteurs industriels et agricoles français6.
Par ailleurs, l’enseignement à l’ENA est considéré par l’auteur comme trop naïf et superficiel :
- Les intérêts français à défendre ne sont jamais formalisés7 ;
- Il n’existe pas de parcours de carrière dans la voie européenne et l’acculturation proposée par l’ENA semble ne déboucher sur aucun profil consacré ;
- D’ailleurs, les stages proposés à l’ENA sont trop courts et ne permettent pas d’investir de manière stratégique la sphère bureaucratique européenne.
« La France ne conçoit pour le moment la formation européenne de ses cadres que comme un apprentissage technique. »
À cet égard, l’auteur regrette également l’arrogance française qui consiste à truster les plus hautes fonctions, sans investir les postes jugés « subalternes » et pourtant déterminants dans la prise de décision. C’est aussi ce dédain (ainsi que le corporatisme de nos corps diplomatiques) qui impliquerait l’absence de lien entre les fonctionnaires européens d’origine française et notre diplomatie nationale.
L’auteur émet donc plusieurs propositions concrètes :
- La fixation d’objectifs explicites aux diplomates nationaux travaillant à Bruxelles ;
- Le suivi des fonctionnaires détachés au sein de l’appareil européen afin de promouvoir une juste représentation de la France dans les instances ;
- Un stage long de six mois à Bruxelles précédé d’une semaine de conférences en matière de politiques européennes ;
- Rendre le droit de l’Union européenne et une langue étrangère obligatoires aux épreuves du concours d’entrée de l’École ;
- Repositionner l’ENA à Paris, au plus près des ministères, y compris du ministère des Affaires étrangères8 ;
- Enfin, adopter un positionnement pragmatique, réaliste et fluide, plutôt qu’une approche idéologique et hautaine.
« Il faut se débarrasser de l’idée qu’être proeuropéen, c’est forcément sacrifier les intérêts nationaux, souhaiter un transfert toujours plus grand de compétences au niveau européen et préférer le cadre communautaire au cadre intergouvernemental. »
Proposition n°2 : Ancrer l’Intelligence Économique dans le Corpus de Formation
Pour l’auteur, la France est également naïve en matière économique :
- Vis-à-vis de ses concurrents internationaux, qui n’hésitent pas à utiliser le droit pénal des affaires, l’intelligence économique et le renseignement, la diplomatie… L’auteur évoque notamment une forme de réalisme agressif des États-Unis (on pourrait ajouter la Chine ou la Russie), relativement absente en France9 ;
- Vis-à-vis des entreprises nationales, celle-ci ayant pour principale mission la création de richesse et non le patriotisme.
La France est, pour l’auteur, trop ouverte : un Français sur sept travaille dans une entreprise détenue par des étrangers, contre un sur dix en Allemagne, au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas.
L’État doit promouvoir plus explicitement l’emploi et la création de richesse en France.
Or, ici aussi, l’enseignement à l’ENA souffre de son approche théorique et macroéconomique. En témoigne l’absence de formation en matière d’intelligence économique. L’auteur plaide donc pour davantage d’enseignements microéconomiques et pour formaliser, avec des entrepreneurs, l’amélioration des liens entre l’administration et les entreprises : du point de vue de la fiscalité, du droit de la concurrence, des marchés publics, des obligations administratives…
À cet égard, le stage en entreprise prévu depuis 2006 est pour lui une fausse bonne idée. En effet, il se déroule le plus souvent dans de grandes entreprises, au fonctionnement analogue aux administrations nationales. Il est, par ailleurs, peu représentatif de la réalité du tissu économique et des difficultés entrepreneuriales.
« L’idée que l’ENA doit donner aux élèves une petite expérience de tout s’apparente au parcours généraliste qui prévalait dans les années 1980. »
« Dans un monde complexe, qui ne supporte pas l’amateurisme dans la conduite d’un métier, les élèves doivent aller à l’essentiel, c’est-à-dire qu’ils doivent d’abord se consacrer à l’acquisition des compétences et des qualités que l’on attend de hauts fonctionnaires de l’État. »
En clair, l’auteur propose de scinder la formation en fonction des parcours :
- De la macroéconomie pour les agents d’administration centrale des ministères économiques et financiers ;
- De l’intelligence économique territoriale pour le corps préfectoral ;
- De la stratégie de conquête de marchés pour les diplomates ;
- Du droit économique et fiscal pour les juristes des directions économiques.
Proposition n° 3 : Assurer une Formation Adaptée aux Affectations des Élèves
Pour l’auteur, l’indigence de la formation à l’ENA est une évidence, régulièrement soulignée, et qui tiendrait au vice constitutif que constitue le classement de sortie : Comment former un professionnel dont on ne sait rien de son futur poste ?
L’ENA se dit être une école d’application, mais elle ne forme à aucune fonction. Or l’application est censée être le dernier stade de formation, le plus opérationnel.
« Depuis des années, les anciens élèves de l’ENA dénoncent l’absence de contenu de la scolarité et la faiblesse du projet pédagogique. »
L’auteur préconise de figer le classement au concours d’entrée et de former les étudiants en conséquence, en fonction de leur choix d’affectation10.
Un autre élément explique l’absence de formation conséquente (alors même que la scolarité à l’École est de deux ans) : la conception statutaire et patrimoniale du rang social. Conception directement issue de la noblesse d’Ancien Régime et qui veut que, en France, le statut prime toujours sur la réalité des fonctions.
« La réticence à l’égard d’une authentique formation trouve une autre origine, que les observateurs anglo-saxons ont bien repéré : la dévalorisation de la formation dans le système français, privé comme public, en raison de la primauté accordée au statut plutôt qu’aux actions, à qui l’on est plutôt qu’à ce que l’on fait. »

Pour l’auteur, cet état d’esprit est de moins en moins tenable, il implique l’absence de contrôle entre les fonctions et l’adéquation des compétences :
Le premier de promotion choisit le Conseil d’État, parce qu’il le peut, pas parce qu’il présente des dispositions dans la matière.
Cette conception est par ailleurs très française et explique aussi une forme de déclassement de la France dans les institutions européennes où, dans l’anonymat international, les compétences priment.
L’auteur en appelle donc à raccourcir la scolarité à l’ENA pour prévoir une formation plus spécialisée en fonction des postes d’affectation.
« Faire Enfin de l’ENA une École d’Élite » : Éloignée des Autres Fonctionnaires et d’une Politisation Excessive
Proposition n° 4 : Séparer l’ENA de l’Administration… et de ses Attachés « Immobilistes »
Dans un retournement assez étrange11, l’auteur en appelle ensuite à séparer l’ENA de l’administration, celle-ci étant jugée trop rigide et corporatiste.
L’auteur évoque ainsi la disparition de « l’esprit d’élite » à l’ENA. Entendu comme le fait « de se demander pour chacune de ses actions si l’intérêt de l’État est bien assuré et défendu. »
Il transpire de l’écrit de l’auteur que cet esprit n’est, de son point de vue, pas accessible aux fonctionnaires en poste12, mais seulement aux étudiants de « grandes écoles » passant des « grands concours » — ce qui en vient à illustrer (de manière contradictoire) son point précédent sur le goût trop prononcé des Français pour la formation initiale.
« Ce n’est pas cet esprit-là qui règne à l’ENA, ce n’est plus l’esprit des grands commis de l’État qui imprègne sa scolarité, mais bien celui de l’attaché d’administration, soucieux du bon accomplissement de sa tâche pour la satisfaction de son supérieur, fidèle à son ministère plus qu’à l’État, et spécialement vigilant sur la défense de son statut et de ses prérogatives. »13
En conséquence, l’auteur en appelle à la suppression du concours interne, puisque les candidats issus de ce concours seraient moins diplômés et leur esprit corseté par le système administratif14.
D’une façon identique aux écoles militaires que l’auteur semble apprécier, il y aurait donc :
- L’ENA, réservée aux étudiants de grandes écoles, seuls « vrais et légitimes » chefs de l’administration, leur absence d’expérience administrative les rendant purs15 ;
- Les fonctionnaires promus a posteriori, sans que l’auteur ne prenne la peine d’exposer une quelconque proposition de formation ou de statut les concernant.
Les places au concours interne sont autant de places en moins pour les externes qui iront dans le privé16.
« Les attachés d’administration sont peut-être immobilistes, mais c’est par l’ENA que leur esprit imprègne l’encadrement supérieur de l’État, et c’est à l’ENA que se trouvent les plus fervents partisans d’une haute administration exclusivement composée de la promotion interne. »
En effet, pour l’auteur, les jeunes du concours externe s’adaptent à ce qu’ils perçoivent comme l’idéologie dominante et incarnée par les « attachés d’administration » issus du concours interne17.
Il convient de préciser que cette argumentation ne tient pas : les attachés étant très minoritaires dans les promotions d’énarques. En effet, il y a moins d’internes que d’externes, et parmi les internes, figurent des professeurs, inspecteurs (des finances publiques, des douanes, du travail…) et nombre de contractuels. Par ailleurs, les internes de l’ENA sont en moyenne assez jeunes et sont souvent d’anciens candidats recalés du concours externe (le concours interne est souvent une seconde chance). Enfin, il convient de rappeler que la direction de l’ENA a invisibilisé ces internes et leurs corps d’appartenance (quasiment aucun intervenant de l’ENA n’est attaché) et les discrimine statistiquement dans l’accès aux grands corps, au profit des externes. Si ce corporatisme était la norme, les attachés et inspecteurs auraient monopolisé la botte.
Proposition n° 5 : Neutraliser l’ENA
L’auteur en vient ensuite à critiquer la pensée politique à l’ENA, établie à gauche au regard des votes blancs réalisés auprès des élèves lors des élections présidentielles de 1995, 2002 et 200718.
« L’ENA n’est pas à l’origine une école de gauche ; mais elle a été en quelque sorte captée, récupérée peu à peu par la gauche, à l’image de la fonction publique et de la haute administration dans son ensemble. »
L’auteur attribue ce positionnement à gauche aux internes, « en tant que fonctionnaires »19, et aux étudiants venus de Sciences Po, traditionnellement ancrés à gauche.

Ce décalage entre l’orientation politique des énarques et la société constitue un problème selon l’auteur, d’autant que nombre d’énarques considèrent que l’administration doit disposer d’une autonomie propre par rapport au pouvoir politique20.
Par ailleurs, ces énarques (comme une partie de la gauche) portent une conviction que l’auteur qualifie d’ « étatisme de gauche » : la conviction qu’il revient à l’État de guérir tous les maux de la société.
Pour marquer cette autorité gouvernementale, l’auteur préconise une cérémonie d’entrée à l’ENA avec le président de l’Assemblée nationale (« ou son représentant ») et le président de la République21.
Concrètement, l’auteur imagine une promotion fictive (baptisée « Bonaparte ») appliquant ses principes, avec une tutelle administrative assurée directement par le président de la République22.
Le premier jour de cette promotion ressemblerait à ça :
« Au premier rang : on peut apercevoir notamment le directeur de la formation humaine et des stages, ancien DRH d’un groupe industriel, son directeur adjoint, colonel de l’armée de terre en uniforme, et le directeur des études, professeur des universités en droit public. Entrent le président de la République, et le président de l’Assemblée nationale, suivis du directeur de l’ENA. Les élèves se lèvent. Ils savent qu’ils ont une chance incroyable. »
Proposition n° 6 : « Moderniser » le Concours d’Entrée
Par concours d’entrée, l’auteur traite seulement du concours externe, le concours interne étant relégué à un autre niveau de discussion23.
En postulant le concours comme méritocratique en soi, l’auteur en vient à écarter toute réflexion sur l’origine socioprofessionnelle des élèves.
Pour cette même raison, l’auteur refuse une politique de quotas et préconise plutôt le développement de centres de préparation.
« L’ENA ne peut être à la fois une école du mérite et une école des quotas. »
Dans une forme assez classique de contre-attaque, cette endogamie des énarques serait liée à « la destruction de l’école traditionnelle » (expression de Jean-François Kesler, souvent cité), à la politique de la ville, ou à l’université, qui ne serait pas assez pluridisciplinaire (comme l’est Sciences Po).
Par ailleurs, selon l’auteur, toute société est foncièrement inégalitaire et l’ascension sociale résulte souvent du travail de plusieurs générations. Il revient donc aux classes populaires et moyennes d’accepter leur position sociale. L’auteur arguant en dernier lieu que la politique de gauche entretient le mythe de l’enseignement supérieur pour tous, au détriment de la filière technique.
« Tout le monde ne souhaite pas devenir énarque, avocat ou directeur financier (sic.). »
En conclusion, l’auteur revendique simplement quelques ajustements s’agissant des épreuves, des oraux plus en lien avec les fonctions exercées ensuite et le maintien de l’accès direct aux grands corps, celui-ci servant de « produit d’appel pour les élèves les plus ambitieux »24.
Développer une Formation Militaire et Morale au Sein de l’École
Proposition n° 7 : Renforcer le Lien Armées-Administration
L’auteur note l’absence de toute formation militaire des fonctionnaires civils et la disparition du service militaire, qui constituait selon lui une expérience concrète et généralisée du fait militaire et du lien de la nation avec ses enjeux de défense.

Or, l’auteur craint un affaissement idéologique et culturel des Français en matière militaire, notamment incarné par une forme d’aphasie suite à l’annonce de la suspension du service militaire par Jacques Chirac. Inversement, la professionnalisation des armées souhaitée par Nixon en 1973 a engendré de nombreux débats, signe d’une plus grande vitalité nationale25.
L’auteur propose de constituer les hauts fonctionnaires formés à l’ENA en réserve opérationnelle pour les Armées, avec une formation alignée sur celle des officiers de réserve26. Il s’ensuivrait un partenariat étroit avec l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), afin de proposer des formations stratégiques et militaires à l’ENA.
« La vraie menace pour la future culture de l’État, c’est l’indifférence de ses cadres à la question du lien armée-nation, aux rapports du politique et du soldat, au degré de liberté opérationnelle du chef dans l’action de guerre, et à la place de la force dans l’action politique internationale des États. »
« L’absence de formation militaire des futurs hauts responsables civils participe en effet de la perpétuation d’une fiction chère à la démocratie européenne contemporaine : celle de la relégation de la force et de la violence légitime dans les brumes d’un passé obscur. »
Proposition n° 8 : Assurer une Éducation Morale des Hauts Fonctionnaires
Par une « éducation morale », l’auteur entend la formation du caractère, des qualités morales, des principes d’action.
« Un haut fonctionnaire ne saurait accomplir pleinement sa mission s’il ne se fait pas une certaine idée de la France et du service de l’État : la seule ambition personne n’y suffira jamais. »
« À l’origine, si l’on en croit les conceptions du général de Gaulle et de Michel Debré, l’ENA devait être une sorte de Saint-Cyr de l’administration, à la fois école de formation supérieure et d’application. Elle a très rapidement échappé à ses concepteurs pour devenir un outil de sélection et de classement de hauts fonctionnaires (…). D’École nationale d’administration, elle est devenue l’École nationale de l’administration. »
L’auteur regrette l’absence de cette formation morale dans le projet pédagogique de l’École27 et reproche à cet égard la focalisation excessive de l’École sur la technique de la note opérationnelle ou de synthèse. Technique qui se borne à condenser et à synthétiser les multiples données et en vient justement à évacuer toute question morale ou éthique.
La technique de la note opérationnelle n’est pas présentée comme un outil, mais comme une fin.
La prise de recul sur les éléments constitutifs de la note est interdite, seule est autorisée la synthèse consensuelle et hiérarchisée.
L’auteur parle ainsi d’une : « éducation au déterminisme technocratique : l’esprit de mimétisme et de soumission qui préside à la réalisation de ces fameuses notes sur dossier. »
« Une note réussie est une note qui sait trouver les mots justes pour exprimer la quintessence de l’opinion de son supérieur. »
La note opérationnelle répétée tout au long de la scolarité renforce aussi le corporatisme, dans le sens où l’individu se positionne du point de vue d’un acteur, dans un jeu de pouvoir28. Il s’ensuit une forme de censure, dans les enseignements comme dans l’écriture de l’élève. Ce faisant, une forme de cynisme se développe parmi les élèves.
Sur ce point, je vous renvoie à un autre écrit, très disert sur ce sujet : À l’ENA, y entrer, s’en sortir.
L’auteur émet donc plusieurs propositions29 visant à renforcer l’enseignement moral initialement envisagé, avec :
- Un volet pratique : composé de stages de terrain, de la formation militaire et de la pratique obligatoire d’un sport, de préférence collectif ;
- Un volet théorique : avec un enseignement historique, un projet de mémoire sur « un homme d’État » et une formation à la communication institutionnelle.
- On aimerait une production aussi riche pour les autres écoles de la fonction publique. Par ailleurs, il est à s’interroger sur l’effet qu’aura la création de l’Institut national du service public auprès du grand public, des chercheurs et des fonctionnaires eux-mêmes. Il semblerait qu’une page soit tournée. ↩
- Ce n’est pas très vrai. Avant la création des administrateurs civils, les fonctions de direction, notamment en administration centrale, étaient exercées par des rédacteurs. Voir par exemple le récit Quarante ans place Fontenoy de Pierre Fournier. ↩
- L’auteur associe le corporatisme à des corps de niveau moyen, alors que les ouvrages scientifiques pullulent sur le corporatisme dans la haute fonction publique. ↩
- C’est un peu faux, au sens où le concours de l’Inspection générale des finances ou du Conseil d’État se préparait dans des écuries en marge de l’École libre des sciences politiques et donnait ensuite lieu à une formation « sur le tas » des nouveaux auditeurs. Ce qui, du reste, est encore le cas pour les sorties de l’INSP. S’agissant des rédacteurs, ceux-ci étaient généralement diplômés en droit de la spécialité ministérielle d’affectation — il n’existait pas de corps équivalent aux administrateurs civils. ↩
- L’ouvrage est évidemment antérieur au Brexit. Une nouvelle analyse de l’auteur sur la nouvelle dynamique de pouvoir au sein de l’Union serait intéressante. ↩
- Il est étonnant de lire une telle formulation aujourd’hui, les critiques françaises étant désormais concentrée sur l’Allemagne (l’exemple parfait est Emmanuel Todd). Le problème français vient peut-être de là… Considérer ceux qui réussissent mieux que nous comme des ennemis, plutôt que des exemples. ↩
- L’auteur regrette la conception française de l’Europe qu’il estime être purement intellectuelle, celle-ci n’étant pas considérée comme un lieu de négociation, mais comme un enjeu philosophique. Une sorte de « fin du monde ». ↩
- Pour l’auteur, Strasbourg n’est pas une place stratégique en matière européenne. ↩
- Il faut aussi compter vis-à-vis du poids respectif de ces pays et de leurs réputations internationales, puis (il me semble) d’une forme plus générale d’incompréhension du fait économique en France. Les choses ont toutefois changé, avec un réel appui de la diplomatie française au secteur de l’armement par exemple ou à l’occasion d’événements internationaux visant à promouvoir le modèle économique et industriel français (« Choose France »). ↩
- Ce qui signifierait en pratique qu’un recruteur devrait attendre plus de deux ans pour recevoir son sorti d’école. En supposant que celui-ci ne redouble pas et qu’il est titularisé à l’issue de la formation. ↩
- L’auteur évoque le défaut de lien entre la formation et le métier exercé pour ensuite solliciter une coupure nette entre l’École et le monde administratif. Cela semble contradictoire. ↩
- Le terme fonctionnaire est choisi à dessein, l’auteur fustige ces derniers, mais ne parle jamais des contractuels ou des élèves issus du troisième concours (issus du monde entrepreneurial ou associatif). ↩
- Comme Jean-François Kesler avant lui, et comme le souligne les historiens et sociologues de l’administration comme Olivier Quéré, des énarques construisent leur supériorité sur l’abaissement des cadres immédiatement inférieurs, et au premier rang desquels : les attachés d’administration. Il est probablement plus compliqué de s’attaquer aux inspecteurs des finances publiques, réputés plus syndicalisés et corporatistes. La bassesse du procès d’intention à l’égard des attachés est toutefois, je trouve, très violente par sa condescendance. ↩
- Sur le niveau de diplôme, le fait avancé par l’auteur est faux. Le mépris gâche la vision. ↩
- Au passage, cela interroge sur l’engagement à servir la fonction publique de l’État de la part de l’auteur. Celle-ci compte 2,5 millions d’agents et seulement 3 à 4 000 anciens élèves de l’ENA, soit au mieux 0,0016 % de l’administration. ↩
- Ici, l’auteur perd tout sens des proportions. Recruter quarante élèves de plus au concours externe ne changera pas la démographie de l’État. ↩
- C’est étrange de considérer des éléments (présentés comme) aussi manipulables comme le ferment de l’élite. Si deux années de scolarité (dont un an de stage) avec quelques attachés finissent par les corrompre, que restera-t-il de leur personnalité après quarante années d’activité ? Enfin, aucune réflexion n’est à l’œuvre sur cette soumission qu’il reproche aux attachés. D’où vient-elle ? Pourquoi ceux-ci, et en particulier ceux d’administration centrale, en lien direct avec des administrateurs civils (dont nombre d’énarques), seraient aussi frileux ? Le diable se mord la queue. ↩
- Le constat dressé par l’auteur semble incontestable : en 1995, Jospin est élu dès le premier tour, Robert Hue est à égalité avec Édouard Balladur ; en 2002, Jospin est de nouveau élu ; en 2007, Ségolène Royal fait 48,1% des voix…. Au premier tour. ↩
- Pour l’auteur, les fonctionnaires sont corporatistes et la gauche se pose traditionnellement comme défenseur du statut de la fonction publique. Évidemment, cette appréciation est nettement moins vraie aujourd’hui : voir, notamment, les derniers travaux de Luc Rouban et en particulier la note pour la fondation Jean Jaurès. ↩
- Cela appelle ici nombre de réflexions de Pierre Rosanvallon, notamment. L’autonomie fonctionnelle de l’administration est une évidence, mais elle suscite en effet, en France comme ailleurs, beaucoup de craintes, souvent infondées (il me semble). ↩
- S’imaginer que ces deux autorités n’aient que ça à faire m’interroge. Par ailleurs, pourquoi solliciter le représentant du pouvoir législatif au côté de pouvoir exécutif, quel sens donner ? Enfin, pourquoi le président de la République et pas le chef du Gouvernement ? Il va sans dire que cette proposition un peu extravagante est aussi très prétentieuse. ↩
- Ce qui me semble être inconstitutionnel. ↩
- Et le troisième concours est comme toujours ignoré. Pour rappel, il existe désormais huit concours à l’INSP, dont trois pour la voie diplomatique : https://www.insp.gouv.fr/concours ↩
- Je ne parviens pas à comprendre en quoi être un « grand serviteur de l’État » consisterait à ne daigner exercer que quelques très rares fonctions parisiennes sur les centaines de milliers d’emplois proposés par l’État. ↩
- Il me semble que les deux époques sont aussi très différentes. La suspension du service national français est intervenu après l’effondrement du régime soviétique et avant le retour de la guerre en Europe avec le conflit au Kosovo. ↩
- L’idée est généreuse, mais je crois que la confusion qui en naîtrait serait préjudiciable aux Armées. ↩
- Il me semble qu’elle n’y a jamais été. ↩
- On peut ici que souligner la naïveté de l’auteur. Comme pour l’Union européenne, le Gouvernement de la France est un jeu d’acteurs et de positions. Qu’on le veuille ou non. ↩
- Propositions qui se rapprochent beaucoup de cette formation d’ « honnête homme » que l’auteur reproche à l’ENA, avec un caractère un brin université anglaise du XIXe siècle. ↩

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